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La déportation pour motif d'homosexualité

en quelques Questions et Réponses

 

 

Les récents propos de Christian Vanneste remettant en cause la réalité de la déportation de Français en raison de leur homosexualité ont créé une vive polémique. Celle-ci a suscité diverses réactions chez les personnes LGBT, les politiques, ainsi que chez les commentateurs de l’actualité. 

De tout ceci, il ressort une méconnaissance manifeste de ce sujet qui est alors traité sur des bases erronées ne concourant pas à un débat factuel et apaisé. Devant les sollicitations dont nous avons fait l’objet, il nous est apparu nécessaire de fournir des réponses corroborées par des spécialistes. Nous livrons ici sous forme de Questions-Réponses des éléments rassemblés par notre Référent Recherches et Mémoire pour mieux répondre aux interrogations récurrentes en la matière :

 

Sommaire

 

Qu'a dit Christian Vanneste ?

Pourquoi distingue-t-on ‘l’Alsace-Moselle’ du reste de la France ?

Qu’a déclaré Serge Klarsfeld sur le sujet ?

Quels sont les chiffres et les sources dont on dispose actuellement ?

Quelles réalités recouvre le terme ‘déporté’ ? Que dit la loi française ?

Quelques exemples connus d’homosexuels français poursuivis par les nazis

Les femmes ont-elles aussi été déportées pout homosexualité ?

 

En mars 2012, Devant les nombreuses sollicitations dont nous avons fait l'objet, et en ligne directe avec les objectifs de notre association, nous avons produit une brochure explicative de 16 pages. Elle fait le point des connaissances actuelles sur la déportation pour motif d'homosexualité en général, tout en illustrant sa réalité françDevant les nombreuses
Cette brochure bilingue français-allemand a reçu l'aval de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) ainsi que de la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA) et de l'Office National des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre (ONACVG).

Brochure disponible par courriel. Une participation forfaitaire (envoi + impression) de 2€ minimum vous sera demandée. Merci.


 

 

 

Qu’a dit Christian Vanneste ?

 

 […] "Avec en plus un art consommé de la déformation systématique des faits […] Mais c’est l’habitude que de déformer systématiquement les chiffres. Alors il y a aussi des légendes qui sont répondues. Par exemple, il y a la fameuse légende de la déportation des homosexuels. Il faut être clair là aussi. Manifestement, Himmler avait un compte personnel à régler avec les homosexuels. En Allemagne, il y a eu une répression des homosexuels et la déportation qui a conduit à peu près à 30 000 déportés. Il n'y en pas eu ailleurs. Et notamment en dehors des trois départements annexés, il n'y a pas eu de déportation homosexuelle en France". […]

(Verbatim des propos de Christian Vanneste dans une vidéo du 10 février 2012, mise en ligne sur le site LibertePolitique.com )

 

D’emblée, nous relevons l’imprécision du propos :

 

- On est bien évidemment en droit de s’offusquer de l’emploi du terme « légende ».

-> Mais ce terme s’applique-t-il à la déportation d’homosexuels en général (les 30 000 mentionnés), ou des Français en particulier ?

 

- Alors que plus tôt dans ses propos Christian Vanneste accuse les homosexuels de falsifier les chiffres, on est surpris par son emploi du chiffre de 30 000 déportés, alors que les dernières estimations sérieuses font état de 5 à 15 000 hommes (voir la question des chiffres plus bas). En janvier dernier, Günter Grau, l’un des trois grands spécialistes allemands de la question penchait même pour une estimation basse, proche de 6 000.

 

- Christian Vanneste limite ensuite la déportation d’homosexuels à l’Allemagne uniquement et admet implicitement que des Français résidant dans les territoires annexés de fait par l’Allemagne (en l’occurrence la zone constituée par l’Alsace et la Moselle) ont été visés par la « déportation homosexuelle ».

 

-> Tout d’abord il convient de rappeler que si la déportation pour motif d’homosexualité touche essentiellement des citoyens allemands ou assimilés comme tels par le Reich (Autrichiens, résidants des Sudètes, Alsaciens-Lorrains et autres populations de territoires annexés), on compte aussi, de façon marginale, d’autres nationalités parmi les déportés pour homosexualité (principalement Polonais, Tchèques, Norvégiens, Néerlandais, Soviétiques et Français).

 

-> Que recouvre ensuite au juste le terme de « déportation homosexuelle » lorsqu’il est employé par C. Vanneste ?

Concerne-t-elle des personnes qui se trouvent être homosexuelles ? De personnes convaincues d’avoir eu des pratiques homosexuelles par la justice nazie ? A-t-on affaire à une déportation organisée ? Et qu’entend-on d’abord concrètement par déportation ?

 

Christian Vanneste sait jouer sur l’ambiguïté des termes, et cette ambiguïté lui bénéficierait certainement s'il était attaqué en justice pour négationnisme. C'est sans parler de la publicité qui en découlerait et l'occasion supplémentaire qui lui serait donnée de fustiger un prétendu lobby homosexuel.

 

 

 

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Pourquoi distingue-t-on ‘l’Alsace-Moselle’ du reste de la France ?

 

 

Lorsqu’en juin 1940, l’armistice est signé entre le gouvernement du Maréchal Pétain et l’Allemagne nazie, la convention prévoit certes qu’une grosse partie nord du pays - avec à l’ouest une langue de terre côtière qui descend jusqu’à la frontière espagnole - soit occupée et administrée par l’Allemagne. Le traité ne prévoit cependant pas de cession territoriale de la France à l’Allemagne.

Pourtant, l’Alsace et la Moselle sont rattachées administrativement à des provinces allemandes. Les populations concernées sont alors considérées comme allemandes par l’occupant dont le système légal va se substituer aux lois françaises. En Alsace-Moselle, on assiste donc, non plus à une occupation comme le connaîtra le reste de la ‘Zone occupée’, mais bel et bien à une annexion territoriale : tout se passe comme si l’Allemagne disposait légalement des ces zones.

 

Du point de vue du droit international, cette annexion imposée reste illégale, aussi parle-t-on d’une « annexion de fait » pour refléter un état de fait plus qu’une réalité juridique.

Contrairement à ce qu’affirment certains, les populations concernées ne sauraient être considérées comme légalement allemandes au moment des faits, bien que subissant le joug allemand, entraînant d’autres situations problématiques a posteriori, à commencer par l’incorporation de force de Français dans les forces armées allemandes. Ceux que l’on appellera les « Malgré Nous » se retrouveront donc contraints à servir sous l’uniforme nazi sans pouvoir s’y dérober, sauf à exposer leur famille à des représailles (le principe de la Sippenhaft notamment). Après guerre, bien que la loi française tienne compte de ce particularisme, ces populations seront à tort perçues par beaucoup de Français des territoires non annexés comme ayant pactisé avec l’ennemi nazi.

 

L’une des conséquences pour ces territoires sera donc l’application des textes de loi allemands, dont, entre autres, le paragraphe 175 qui punit la « débauche entre hommes ». Les populations locales voient donc s’appliquer les mêmes dispositions d’une loi, déjà renforcée en Allemagne depuis le 28 juin 1935.

Ceci explique pourquoi des Alsaciens et Mosellans ont été déportés spécifiquement pour motif d’homosexualité, après avoir été condamnés pour infraction à une loi allemande.

 

 

 

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Qu’a déclaré Serge Klarsfeld sur le sujet ?

 

 

 

[…] De France, il n’y a pas eu de déportation d’homosexuels. Un déporté homosexuel a bien témoigné, mais il est parti d’Alsace, territoire qui se trouvait régit par les lois allemandes.

[…] Les lois allemandes n’ont pas été étendues à d’autres pays. Il n’a jamais été question de déporter des homosexuels français. Je n’ai jamais entendu dire que l’on arrêtait des gens parce qu’ils étaient homosexuels.

Les personnes homosexuelles qui ont pu être arrêtées en France ne l’ont pas été en raison de leur homosexualité. Il y a certainement eu des homosexuels déportés mais pour d’autres raisons. Cela pouvait être pour non-respect du couvre-feu ou pour fait de résistance ou tout simplement des condamnés de droit commun.

[…] S’ils disent que la déportation d’homosexuels a eu lieu ailleurs que dans le Reich et notamment en France, soit ils se trompent de bonne foi, soit ils trompent de mauvaise foi.

On ne peut absolument pas comparer ce type de déportation avec la déportation des Juifs.

[…] Ceux qui soutiennent qu’il y a eu une déportation diront qu’il y en a eu 2 ou 3 mais en Alsace ! Or, l’Alsace était considérée comme allemande à l’époque !

(citations extraites du site Nouvelles de France)

 

 

-> Si Serge Klarsfeld reconnaît implicitement le caractère particulier de l’Alsace en faisant allusion directement au cas de Pierre SEEL (voir plus bas dans les exemples), il n’a pas raison lorsqu’il affirme que les lois allemandes n’ont pas été étendues à d’autres pays : le Luxembourg a vécu la situation de l’Alsace-Moselle, mais sur tout son territoire national.

Les lois allemandes se sont également appliquées dans d’autres portions de territoires conquis, à l’exemple des Sudètes (Tchécoslovaquie) ou des territoires germanophones de l’est de la Belgique.

 

Il y a pourtant bien eu quelques cas de Français arrêtés pour leur homosexualité en France hors territoires annexés (voir plus bas).  

Dans l’état des recherches en 2007, on ne dénombrait cependant que 6 cas.

En revanche, M. Klarsfeld parle à juste titre des déportés pour d’autres motifs et qui se trouvaient être homosexuels. Parmi les personnes connues, on pensera notamment à Aimé Spitz (voir plus bas dans les exemples).

 

-> Nous sommes toutefois d’accord avec Serge Klarsfeld lorsqu’il affirme que la déportation d’homosexuels pour ce motif ne saurait être comparée à celle des Juifs, que ce soit en France ou en Allemagne d’ailleurs :

 

- En France hors territoires annexés, il n’y a pas eu de volonté délibérée des autorités d’occupation ou de collaboration de lister les homosexuels, les rassembler méthodiquement en vue de leur déportation, voire de leur extermination systématique. Les quelques cas recensés de Français arrêtés sur la base de leur homosexualité semblent relever plus de mesures arbitraires.

 

- Dans les territoires annexés où s’appliquait de facto la loi allemande, on dénombre une dizaine d’Alsaciens-Mosellans, tous passés par le camp de Natzweiler-Struthof. La plupart survécurent à ce premier camp, avant d’être transférés dans d’autres camps.

 

- En Allemagne, un fichage systématique des hommes convaincus de pratiques homosexuelles au cours d’enquêtes de police ou après jugement pour infraction au paragraphe 175 a été pratiqué par la Centrale du Reich de lutte contre l’homosexualité et l’avortement, instituée en 1936.

Ce fichier a été perdu lors des destructions subies par Berlin à la fin de la guerre. Les estimations font cependant état de quelque 90 000 hommes fichés (Günter Grau – Lexikon zur Homosexuellenverfolgung 1933-1945, Lit Verlag, Berlin, 2011, page 249).

 

Pour autant, ces personnes ne furent pas toutes déportées de façon systématique (voir chiffres plus bas).

La répression de l’homosexualité en Allemagne, ne revêt pas un aspect systématique. La déportation pour ce même motif tend à s’apparenter à  un acharnement ciblé lorsque la récidive peut être prouvée juridiquement (voir aussi les exemples fournis plus bas).

 

 

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Quels sont les chiffres et les sources dont on dispose actuellement ?

 

 

Pour l’Allemagne :

 

- Environ 90 000 hommes fichés à la Centrale du Reich de lutte contre l’homosexualité et l’avortement pour leurs pratiques homosexuelles (Günter Grau – Lexikon zur Homosexuellenverfolgung 1933-1945, Lit Verlag, Berlin, 2011, page 249)

 

- Les nombre de condamnés au titre du paragraphe 175 durant la période 1933-1943 est d’environ 46 000 en excluant certains chiffres de territoires annexés dont l’Autriche (Günter Grau – Homosexualität in der NS-Zeit, Fischer TaschenbuchVerlag, Francfort, 2004, page 197).

 

Sur l’ensemble du système concentrationnaire, toutes nationalités confondues :

 

- Selon le United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), institution traitant de la Shoah, mais également des autres groupes de persécutés du nazisme, entre 5 000 et 15 000 hommes ont été envoyés en camp de concentration pour leur homosexualité. Le USHMM s’appuie principalement sur les chiffres du sociologue et historien allemand Rüdiger Lautmann qui estime en outre le taux de mortalité des

Les déportés pour homosexualité ont principalement porté le triangle rose, mais ont également pu être estampillés du triangle noir des ‘asociaux’ ou encore vert des ‘[criminels de ] droit commun’. Dans ces derniers cas, ce sont les fiches de prisonnier, lorsqu’elles nous sont parvenues, qui font apparaître la mention ‘homosexuel’ ou encore ‘§175’.

 

- Günter Grau, entendu en conférence à Osthofen (Allemagne) le 23 janvier 2012, penche pour l’estimation basse et situe le chiffre autour des 6 000.

 

- Une très forte majorité de ces hommes sont des ressortissants allemands. Si l’on considère par exemple, les chiffres du Camp de Natzweiler-Struthof, sur un total de 215 détenus signalés comme déportés pour homosexualité, sur 199 dont on connaît la nationalité 183 au moins sont des ressortissants allemands (Source : données 2010 d’Arnaud Boulligny, revues en 2012).

 

Cette proportion (de 90% au moins d’hommes dont la nationalité est indiquée comme « Deutsches Reich ») devrait être sensiblement la même pour d’autre grands camps de concentration.

Ainsi par exemple, la consultation en février 2009 de la banque de données des détenus du camp de concentration de Mauthausen (Ministère de l’Intérieur, Vienne, Autriche) fait état d’environ 170 détenus  §175 (en tenant compte des doublons ou d’entrées incomplètes). Parmi ceux-ci, on dénombre moins d’une dizaine de non allemands (les ressortissants autrichiens étant assimilés aux allemands dans la logique nazie) : quelques rares Polonais et Tchèques, ainsi qu’un Soviétique, mais pas de Français (Source : Jean-Luc Schwab).

 

   

Pour la France (sur la base des recherches rendues publiques en 2007 par Arnaud Boulligny, détaché à Caen par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, auprès du Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains (BAVCC) :

 

- 13 Alsaciens-Mosellans + 1 Français dont l’origine n’est pas déterminée, passés par le camp de concentration de Natzweiler, voire d’autres camps ensuite.
[Chiffre réduit à 9 Alsaciens ou Mosellans en 2012 : 1 meurt au Struthof, 6 dans d'autres camps de concentration. Seuls 2 survivent.]
- 6 Français arrêtés en France hors territoire annexés, dont l’homosexualité constitue le motif d’arrestation. Ils sont déportés et estampillés comme politique à leur arrivée en camp. Seuls 2 survivent leur internement concentrationnaire.
- 1 autre Français arrêté à Paris est incarcéré en Allemagne et décède de maladie à la prison de Siegburg, près de Bonn. 
- une 10aine d’Alsaciens-Mosellans détenus en prisons ou camps (notamment Schirmeck), autres que camps de concentration, soit en Allemagne, soit dans les territoires annexés
- une 30aine de Français présents sur le territoire allemand et visés par des enquêtes conduisant à leur arrestation, jugement, condamnation au titre du § 175, et enfin leur détention en prison ou pénitenciers pour ce motif. Ce dernier chiffre est fortement susceptible d’augmenter de plusieurs dizaines avec l’ouverture et l’étude de dossiers du BAVCC non encore exploités.

 

Ces deux dernières catégories de persécutés par le nazisme sont assimilées à des déportés par la loi française.

 

On arrive ainsi à une 60aine de Français concernés par la déportation en raison de leur homosexualité, si l’on considère le particularisme légal français en matière de reconnaissance.

 

Les études menées en 2013 revoient ces chiffres fortement à la hausse. A lire

 

 

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Quelles réalités recouvre le terme ‘déporté’ ? Que dit la loi française ?

 

 

Il semble tomber sous le sens qu’on parle avant tout des personnes détenues dans un ou plusieurs camps de concentration.

 

En France, cependant, la loi n° 48-1404 du 9 septembre 1948 et le décret n° 50-325 du 1er mars 1950 qui définissent notamment le statut de déporté politique, étendent la notion de déporté ‘politique’ (à comprendre au sens très large, ne se limitant pas aux seules opinions ou activités politiques), à d’autres catégories de personnes. Excluant les personnes ayant commis une infraction de droit commun, le texte liste les catégories de personnes suivantes :

 

- Transférées et internées par l'ennemi dans des prisons ou camps de concentration hors du territoire national ;

- Internées dans les camps et prisons du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle. Internées dans tous autres territoires exclusivement administrés par l'ennemi, notamment en Indochine ;

- Emmenées par l'ennemi vers une prison ou un camp de concentration et sont décédées ou se sont évadées au cours du trajet ;

- Alors qu'ils étaient prisonniers de guerre ou travailleurs en Allemagne transférés dans un camp ou une prison considérés comme lieu de déportation.

 

À la lecture de ce texte, on voit alors émerger des catégories supplémentaires, à savoir les personnes justifiant d’une détention carcérale autre que pour un motif de droit commun :

- sur le territoire allemand (principalement car volontaires ou requis du STO, ou encore comme prisonniers) ;

- dans les territoires annexés [ pour les Alsaciens-Mosellans, le texte ajoute par après une condition sur la durée qui doit être supérieure à 3 mois ]

Ces personnes ont donc droit à l’appellation de déportés politiques.

 

La 60aine de déportés pour homosexualité répertoriés en 2007 par Arnaud Boulligny pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation peut donc se décomposer grossièrement en : 1/4 passés par les camps de concentration + 3/4 assimilés à des déportés politiques par la loi française.

 

 

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Quelques exemples connus d’homosexuels français poursuivis par les nazis :

 

 

Émile D. (1916-1944), originaire d’un village du Haut-Rhin, cet Alsacien travaille régulièrement en Allemagne où il va être condamné par deux fois au titre du §175 (1941 et 1942). Sa deuxième peine de prison purgée, il est alors envoyé au camp de concentration de Natzweiler où il arrive fin août 1944, juste avant l’évacuation des détenus vers d’autres camps plus à l’intérieur du Reich. Il passe par les camps de Dachau puis Neuengamme et décède à la mi-novembre 1944, moins de 3 mois après le début de son incarcération concentrationnaire, dans le kommando assez éphémère (novembre à mi décembre 1944), mais particulièrement mortifère, de Ladelund (Frise du nord, Schleswig-Holstein). Le motif officiel de sa mort, tel que consigné dans les registres du camp : Herzschwäche, c’est-à-dire « insuffisance cardiaque », un motif ‘passe-partout’ fréquemment employé par l’administration concentrationnaire pour maquiller d’autres motifs ou encore pour donner une raison pour la forme seulement.

[ Par respect de l’anonymat, et suivant les recommandations de la CNIL, nous ne dévoilons pas les noms des personnes concernées. ]

 

 

Hugues (Robert) LAMBERT (1908-1945), acteur de théâtre et de cinéma, arrêté en 1943 à Paris dans un café connu pour ses fréquentations homosexuelles. Interné au camp de Compiègne-Royallieu, puis déporté en septembre de cette même année à Buchenwald, il fait partie du convoi de près d’un millier d’hommes, dit ‘des 21000’ (en référence aux matricules qui leur seront attribués au camp), composé dans sa grande majorité de prisonniers politiques et résistants. À son arrivée, il recevra le triangle rouge, propre à cette catégorie. Passé par différents kommandos de Buchenwald, il sera transféré au camp de Flossenbürg où il décède le 7 mars 1945.

Un article lui est consacré dans L’Express du 29 avril 1999. Son histoire a également inspiré Le plus beau pays du monde, un film de Marcel Bluwal.

   

Aimé SPITZ (1909-1980). Cet Alsacien fait partie du réseau de résistance Uranus-Kléber en zone occupée. Il est certes homosexuel (quoiqu’il ne le révélera que bien après la fin de la guerre) mais sa déportation comme NN ou Nacht und Nebel (déporté ‘Nuit er Brouillard’) est le résultat de ses activités au sein de son réseau. Arrêté en Bourgogne, il est le premier déporté NN alsacien au camp de Natzweiler-Struthof où il arrive avec les autres premiers Français NN en 1943. Transféré à Dachau, il survivra à sa déportation et mènera une carrière de journaliste.

 

 

Pierre SEEL (1923-2005). [biographie]

Arrêté, interrogé puis envoyé sans autre forme de procès au camp de sûreté et de redressement de Schirmeck de mai à novembre 1941.

Le camp de Schirmeck est souvent confondu avec celui de Natzweiler, dit le Struthof. Ce n’était pas un camp de concentration, mais une structure carcérale dure, conçue pour mater les Alsaciens-Mosellans manifestant des velléités francophiles ou en désaccord avec l’idéologie de l’occupant. Si l’on considère les témoignages indirects d’autres détenus sur la classification des homosexuels à Schirmeck-Vorbruck, il semble assez probable que Pierre Seel y fut envoyé en raison de son homosexualité. Il compterait donc parmi les persécutés du régime nazi à ce titre en Alsace.

Pierre Seel compte parmi les persécutés du régime nazi en raison de leur homosexualité. Bien qu’il n’ait pas été envoyé en camp de concentration, il fera valoir au début des années 1990 ses droits au titre de déporté politique, comme toute personne internée à Schirmeck pour plus de trois mois pour un motif autre que de ‘droit commun’. Cette qualité lui sera accordée en 1994.

Ayant maintenu près de 40 ans le silence sur son homosexualité, il devint un fervent militant de la reconnaissance de la déportation pour homosexualité, dont il sera en quelque sorte le symbole français.

   

Rudolf BRAZDA (1913-2011) [biographie] : dernier survivant de la déportation pour motif d’homosexualité. 

Né en Allemagne de parents tchèques, il ne fut cependant pas déporté à partir du territoire français, mais de la province des Sudètes. Installé en France dès mai 1945, sa naturalisation française interviendra en 1960. Bien que ne s’exprimant qu’en allemand, il n’a jamais possédé la nationalité allemande. S’il ne s’inscrit donc pas dans les chiffres énoncés ici pour les Français déportés, il n’en demeure pas moins le dernier témoin majeur de cette déportation.

 

 

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Les femmes ont-elles aussi été déportées pour homosexualité ?

 

 

Les dispositions du paragraphe - ou article - 175, qui servirent de base pour condamner les hommes convaincus de pratiques homosexuelles, et fortiori pour justifier leur déportation, ne s’appliquaient pas aux femmes. Diverses tentatives visant à étendre leur champ d’application aux femmes aussi n’aboutirent pas.

Le fait que la doctrine nazie ne considérait pas les lesbiennes comme aussi dangereuses pour la perpétuation de la race que les homosexuels explique en partie le fait que la persécution et l’envoi en camps de concentration n’avaient pas la même ampleur que pour les hommes.

La déportation de femmes au seul motif de leur homosexualité relèverait donc plus de l’arbitraire.

 

Selon une opinion erronée largement répandue, les lesbiennes auraient été déportées comme ‘asociales’ et auraient porté le triangle noir correspondant (le rose étant réservé à la seule homosexualité masculine). On manque néanmoins de cas connus avérés, faute d’une recherche suffisante en la matière ou, plus prosaïquement, de possibilités d’identifier a posteriori dans les archives les cas concernés. Les cas recensés de lesbiennes déportées tendent à montrer que l’homosexualité féminine est plus un facteur aggravant qu’un motif unique de déportation. Parmi ces cas, c’est principalement la judaïté qui est le motif de la déportation.

 

La spécialiste du sujet est la sociologue et historienne allemande Claudia Schoppmann. Dans les années 1980, elle a recueilli des témoignages de lesbiennes qui avaient connu le foisonnement associatif et social, puis la répression qui suit l’arrivée au pouvoir des nazis. Quoique ayant trouvé des traces de lesbiennes en camps de concentration, Schoppmann déclarait lors d’une conférence donnée au USHMM : « S’il y a une chose dont nous soyons sûrs, c’est que les lesbiennes, en tant que telles, n’ont pas été persécutées par le pouvoir de manière systématique. (…) »

[ citation traduite extraite de l’enregistrement (à 20’30’’), disponible sur le site de l’USHMM ] 

 

 

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© Jean-Luc SCHWAB, 27 mars 2012, mise à jour le 28 mai 2012 , mise à jour le 28 mai 2012 et le 26 décembre 2013               Les "Oublié-e-s" de la Mémoire ©